LE MANQUE D’EPAISSEUR DES ECRANS PLATS

Souvenons-nous de la décadence romaine et de ses arènes spectaculaires qui, par leur réalisme la plupart du temps mortel, nous font penser aux images que nous offrent gratuitement les chaînes internationales des écrans plats, lesquels couvrent l’ensemble du globe de leur filet évènementiel.

Ce voir cathodique est spectacle (et non information, quoi que l’on prétende), il pénètre l’intimité de chacun en une sorte de mithridatisation de l’horreur. Et que par excès du voir nous nous épargnons de comprendre.

Car l’image, réduite à ses deux dimensions, au lieu de stimuler l’imagination (comme la parole porteuse de réflexion) « désimagine » puisqu’elle s’offre à l’œil, aussitôt remplacée par la suivante, et par la suivante… quasiment à l’infini.

Est-ce vraiment voir (et surtout comprendre) quand certaines chaînes vous offrent des images « no comment », sans réflexion, sans préciser où et quand ça se passe ?

La violence du voir telle qu’elle investit aujourd’hui l’univers humain est une violence régressive. Le choc a remplacé toute parole, toute réflexion. L’œil humain absorbe mais ne réfléchit rien. Sa perception déconstruite, discontinue du monde, tel que le monde s’offre à lui par le fluide des moyens électroniques de transmission, ne s’adresse qu’à la rétine et à cette portion du système nerveux qui de la rétine va aux perceptions primitives du cerveau. Plus ces chocs visuels sont violents plus le circuit transmetteur se fait court. L’œil s’excite, le cerveau reçoit ; l’homme croit comprendre vite mais n’a rien réfléchi. Ce rapport entre le choc du vu vite et du vite reçu emporte dans sa spirale frénétique les derniers lambeaux d’une culture qui a mis des millénaires à prendre forme.

De tels trous culturels où le choc s’est substitué à la réflexion marquent les différentes étapes de l’Histoire humaine. Par exemple, après la gravité intelligente des grands drames antiques venus de Grèce, Rome n’a-t-elle pas souillé la représentation, remplaçant l’entendement par le vu et ses chocs ? A Rome les plus honteuses infamies n’avaient-elles pas envahi le lieu où s’étaient joués les grands drames quand les hommes s’offraient une représentation du monde qu’animaient la tragédie, la comédie, la bouffonnerie, lesquels s’adressaient encore à l’intelligence et non aux réflexes.

Pour tenir les peuples en haleine, pour qu’ils ne se vivent plus eux-mêmes mais participent à l’anéantissement de toute vie sociale d’intimité, voilà que dans nos écrans plats, comme dans la Rome décadente, s’offre la mort en direct. Là où depuis toujours on l’avait jouée, dramatisée, imaginativement détournée en art, elle s’offre maintenant, impudique, réaliste, sanglante. Sans discontinuer, par les multiples relais des écrans plats, nous sommes partout, aux avant-postes (c’est le cas de le dire !) des drames planétaires qui se jouent en direct, et auxquels, par leur nombre et leur dispersion, nous nous rassurons de n’y pouvoir rien… si ce n’est une compassion plus ou moins distraite.

Oui, nous sommes aux avant-postes, tout en n’y étant pas, trop heureux de laisser la place à une catégorie particulière « d’acteurs » politiques qui sont censés nous représenter… quand nous savons bien qu’aujourd’hui ceux que l’on nomme « les hommes politiques » ne représentent qu’eux-mêmes puisqu’ils n’existent qu’à l’intérieur des écrans à deux dimensions dont on peut les chasser irrespectueusement, d’une simple pression sur la télécommande.

A la vue de ces hommes politiques réduits à leur image aplatie, on se dit : Comme il serait bon de respecter quelque chose d’autre que ce qu’ils proposent, comme il serait bon de croire en une parole autre que la leur, comme il serait bon de s’attacher à quelqu’un qui la porte…

Mais aussitôt se dresse en nous la présence mortifère des prêcheurs, soit religieux soit idéologiques, et on se rassure alors de la pauvreté du discours, tout en lieux communs, de la classe politique et de ses commentateurs qui prolifèrent sur la surface indistincte et égalisée des écrans à deux dimension qui feraient penser à une sorte d’électro-encéphalogramme plat de l’inquiétant nouveau monde qui s’annonce.

Serge Rezvani