SUR L’OCÉAN DU TEMPS

Lettre destinée à vous qui, on l’espère ardemment, aurez 18 ans en 2068.

Mes futurs fantômes chéris.

Je vous écris depuis le fantôme d’une très vieille planète nommée Terre autrefois. Parmi les comètes, cette vieille planète va tourner détruite dans l’espace froid. Elle tournera muette, parmi d’autres planètes selon d’obscures lois. Pourtant sur cette planète, vécurent des poètes, paraît-il autrefois.

Mais il y a de ça si longtemps, si longtemps, eh oui mes chéris, pour vous plus de cinquante ans ! qu’il n’en restera rien aujourd’hui si ce n’est une chanson d’un certain Louis Armstrong, échappée à l’attraction qui dérivera sans raison, de galaxie en galaxie, de galaxie en galaxie…

De planète en planète, dans une éternelle quête voyagera cette chanson. Entre les vieilles comètes et les grandes tempêtes d’ions, de protons, de krypton et de fréon un petit air de trompette comme en jouait Armstrong accompagnera cette chanson.

Dans les espaces célestes où encore il reste des échos du Grand Big Bong !

Cela durera si longtemps si longtemps… cela durera des milliards et des milliards d’ans, sans que la chanson d’Armstrong trouve une civilisation qui s’étonnera : « Mais qu’est-ce donc, mais qui est donc cet Armstrong ? Louis Armstrong, Louis Armstrong ? Mais qui connaît Louis Armstrong ? »

C’était une planète, une très vieille planète nommée Terre il y a bien cinquante ans de ça. Parmi les comètes, cette vieille planète était belle il y a de ça ho là là ho là là !

Elle tournait merveille autour d’un soleil comme nulle part il n’y en a. Mais de cette planète, malgré ses poètes les hommes n’en voulurent pas.

Il y a de ça si longtemps, si longtemps, oh oui plus de cinquante ans déjà qu’il n’en reste rien aujourd’hui si ce n’est qu’un fantôme de planète sans arbres, sans eau, sans animaux… et même sans cette chanson d’un certain Louis Armstrong qui à cause de l’agitation des petits hommes, qui à cause de leurs destructions, qui à cause de leur pollution, qui à cause de leurs explosions, dans la plus terrible des confusions, s’évada de l’attraction pour dériver sans raison de galaxie en galaxie, de galaxie en galaxie, de galaxie en galaxie…

Voilà mes jeunes fantômes chéris, qui aurez 18 ans et qui existerez, je l’espère encore en 2068 pour sourire avec ce vieux fantôme qui est moi … lequel n’existera plus depuis ho là là, ho là là ! et qui vous envoie des baisers fantômes depuis la planète Terre 2018 qu’on aimerait bien encore sauver de nous autres les petits hommes qui tout en le sachant ne peuvent s’empêcher de la polluer, de la détruire, de l’exploser, de la saccager, dans la plus terrible des confusions jusqu’à ce que tout ce qui en est encore bon s’évade de son attraction pour dériver sans raison de galaxie, en galaxie, de galaxie, en galaxie…

Voilà quelle chanson, j’écrivais il y a de ça… oh là là là, ho là là là, il y a près de cinquante ans de ça, oui autour des années 1970 ignorant qu’au même moment la NASA, envoyait une sonde nommée Voyager avec une petite chanson de Louis Armstrong : Melancholy Blues que vous pouvez entendre ici :

Cette chanson lancée vers l’Infini grâce à la sonde Voyager était accompagnée de deux gravures représentant un homme et une femme, nus, qui ne se touchaient pas car ceux des galaxies auraient pu croire que ça pouvait représenter un être unique. Cette gravure ne fut jamais diffusée pour nous autres les terriens, car elle a été jugée obscène par ceux qui prétendaient nous dévoiler aux galaxies !

Voilà mes futurs chéris fantômes ce que j’ai envie de vous dire depuis la planète Terre encore bleue et vivable en ces années 2018 ! J’espère que mon pessimisme aidera au sursaut, car je sais, ainsi que quelques autres avec moi, qu’il existe un pessimisme positif comme il existe un optimisme négatif : tel celui des hommes politiques qui se défendent d’être pessimistes quand aujourd’hui seul un pessimisme positif pourrait nous sauver encore.

Je ne peux m’empêcher de rappeler, que pendant la dernière grande guerre les juifs pessimistes se sont retrouvés à New-York, alors que les juifs optimistes ont été exterminés à Auschwitz.

Chers jeunes d’aujourd’hui, soyez des pessimistes positifs actifs afin que cette lettre, que je vais sceller dans une bouteille pour la jeter sur l’Océan du Temps, touche terre… quelle Terre ? en 2068 ! Et que de jeunes terriens survivants grâce au pessimisme positif actif de la jeunesse des années 2018 trouvent cette bouteille et disent : « Quel vieux cinglé incroyablement pessimiste a pu écrire ce message stupide, l’enfermer dans une bouteille en plastique imputrescible, pour la balancer sur l’Océan du Temps ? »

Et reprenant leur marche à travers les landes désoxygénées des années 2068, ces jeunes de ces temps lointains enfermés dans leurs scaphandres intergalaxiques rentreront au camp de base situé sur une île jadis nommée Manhattan, là où les restes d’une bizarre statue néoclassique, au bras levé dépasse, enlisée, dans les sables mouvants.

Serge Rezvani

Paris, décembre 2018

N.B. Ce texte est une demande du Théâtre de la Ville. Il a été lu en décembre 2018 au Théâtre de la Ville, au cours de la "Journée des Jeunes", devant des jeunes (lecture qui a apparemment remué les jeunes esprits d'aujourd'hui), et l'originalité en est que ce texte sera à nouveau lu devant des jeunes, en 2068.