POUR UN SHAKESPEARE DE CANIVEAU

CAPITAINE SCHELLE, CAPITAINE EÇÇ0

Pour un Shakespeare de caniveau

Il est étrange et à la fois émouvant pour moi de voir ressurgir une pièce de théâtre, près de cinquante ans après son écriture et sa création. Sa remise en vie aujourd’hui par une troupe jeune, joyeuse, en connivence après tant d’années avec cet ancien moi, me trouble car j’ai toujours eu tendance à ne pas me retourner sur mes créations passées… et dépassées. Donc merci à Blandine Masson et à Emmanuel Demarcy-Mota pour leur curiosité généreuse ! Et merci bien sûr à vous tous qui êtes venus pour participer à cette résurrection !

Au sujet de l’ écriture de Capitaine Schelle, capitaine Eçço, je dirais qu’elle fut joyeuse, imprudente… si ce n’est impudente à partir de personnages et de faits devenus réels, grâce à l’encre grasse des journaux de basse popularité qui excitaient l’imaginaire collectif de nos années 7O.

De là dans mon titre cette évocation volontairement irrespectueuse de Shakespeare -bien que l’on sache, par le choix de ses « grands » personnages, combien il fut à l’écoute ironique des « potins » de l’Histoire au sujet de leur grandeur, tout aussi digne de nos caniveaux médiatiques actuels (l’homme ne change pas !), lesquels par la magie des écrans plats rétrécissent notre Histoire contemporaine.

Que ce soit la famille Onassis ou celle des Kennedy, combien lyriques furent leurs trajectoires dignes des tragédies dont se sont faits les mythes grecs surtout. Bien sûr le regard d’aujourd’hui sur ces « grandeurs » n’est plus le même qu’en ces temps disons d’avantage « artistiques » que les nôtres. Depuis l’invention du surréalisme nous vivons une époque régressive par laquelle il n’est plus possible d’adhérer à des valeurs de plus en plus périmées.

L’irrespect est entré dans tous les esprits.

Alors pour exemple frère de Capitaine Schelle, capitaine Eçço, je donnerai rapidement deux scénarios… ou « sénaris » au sujet de nos « grands » de cette Histoire rétrécie actuelle.

Prenons François Mimolette et Eolienne Royale (celle qui pour faire « Bio » propose d’enterrer les éoliennes). Quel double parcours, non ?

Quel magnifique projet d’écriture théâtrale pour un Shakespeare de caniveau, non ?

On grimpe obstinément en duo vers le Pouvoir, il est là, presque à portée de main lorsqu’un Schtrousse-dames se met en travers : On l’élimine par d’obscurs procédés attrape-couilles, pour, qu’à la suite de navrantes péripéties, Mimolette finisse assassiné par Jupicron, ce gamin, tout comme le fut César par son petit Brutus…

N’est-ce-pas shakespearien de caniveau, ça ?

Ou, deuxième exemple : Capitaine Shark-aussi et capitaine Kadafioul : La tente en poil de chameau plantée à même le jardin à la française pour aider aux ventes de machines de mort ultra-modernes. Fâcherie entre le royaume de la vieille France des technologies de pointe et le royaume des chameliers avides d’imparables moyens de destruction totale. Capitaine Shark-aussi et son conseiller Philo-TéVé-sophe provoquent une révolution cannibalesque laquelle se conclut, devant les caméras, par le dépeçage à vif de capitaine Kadafioul…

N’est-ce-pas shakespearien de caniveau, ça ?

Voilà je jette rapidement ces deux exemples entre tellement d’autres pour stimuler notre théâtre contemporain hors des petits appartements bourgeois où se vivent des drames intimes liés à l’adultère de palier ou aux maladies du mal à vivre d’une société rétrécie par le poids du nombre qui est en train de la faire passer du stade de mammifère à celui de l’insecte.

Quant à la création de Capitaine Schelle, capitaine Eçço, ce fut pour moi une rencontre, je peux dire assez exaltante avec la « bande », oui je dis bien la « bande » (comme aujourd’hui !) de comédiens juvéniles et joyeux menés par deux non moins juvéniles et joyeux metteurs en scène : l’un, Jean-Pierre Vincent, sanguin à la française ; l’autre, Jean Jourdheuil, assez froid, germaniste plus près des théories brechtiennes que d’un théâtre disons méditerranéen. Ce mariage entre l’esprit français et allemand a été une chance inespérée pour ma pièce, qu’à l’époque de son écriture j’avais projetée dans

mon imaginaire sans penser qu’elle puisse être montée dans un vrai théâtre par de vrais comédiens et de vrais metteurs en scène… surtout « engagés » à la fois dans leur profession et politiquement… Car ma pièce, au contraire de ce qu’on a pu en penser était, disons avec une certaine ironie : « apolitique », oui « apolitique » ! -puisque la politique donne des réponse quand moi, dans mon coin, je m’amusais plutôt à interpréter ce qui me parvenait, par la rumeur, des agissements de ces prétendus « grands » de notre planète…

De là mon allusion à Shakespeare et aux relents de caniveaux que l’on constate aujourd’hui par exemple chez un Trump-la-mort, ou chez un Glacepoutine que les écrans plats rendent terriblement bidimentionnels.

Ce qui, pour conclure, néanmoins avec une certaine tristesse, ne doit pas nous empêcher de penser qu’en ce moment nous sommes tous assis sur une énorme bombe à retardement…

Serge Rezvani

Serge Rezvani