Chère Madame-Ministre de la Culture (acceptez que je supprime l’article).

Chère Madame-Ministre de la Culture (acceptez que je supprime l’article).

Il est vrai que la langue française garde, comme fossilisée dans sa grammaire, la longue histoire de La Femme où, pour prendre un seul exemple entre des milliers, la femme ne peut être « vainqueuse »… alors qu’en italien une « vincitrice » ça existe ! Il semble qu’il est urgent de s’entendre sur la question du genre à propos de la si belle langue française, et que nous devrions avoir envers elle tous les égards, bien sûr, mais aussi un respect disons vivant, et non l’enlaidir par l’inélégant Madame le Ministre qui, par cette incongruité grammaticale rappelle la longue histoire du féminin et de la femme, bien sûr invainqueuse depuis la chute supposée d’un matriarcat des origines, hélas !

Et, pendant que nous y sommes pourquoi n’étendrions-nous pas, par une élégante réciprocité, au masculin aussi cette si sympathique perte de l’article : Monsieur-Ministre ?

Donc permettez Madame-Ministre de la Culture de m’émouvoir de vos projets quant à l’intégration « culturelle » des migrants, que nous aimerions tous voir accueillis bien sûr au plus vite parmi les français, mais auxquels vous vous proposez, en premier lieu, d’ouvrir pour eux des ateliers artistiques (peinture, théâtre…) au lieu de vous montrer décidée avant tout à les faire entrer dans la langue et la culture françaises.

Qu’on les encourage à l’expression, qu’elle soit corporelle, ou par la maculation à la Jackson Pollock, ne les ouvre certes pas à la France, sa langue, sa culture. Au contraire même, elle les encourage à s’exprimer par « l’instinct », ce que prônaient les surréaliste, l’automatisme, l’inconscient, et souvent le régressif. Alors qu’en se frayant un passage à travers les frontières de la vieille Europe et plus précisément celles de la France, c’est dans une culture inconnue qu’ils font intrusion sans en connaître les clés -dont la principale : la langue. Au lieu de ces « ateliers » que par facilité on veut leur ouvrir, et où il ne pourront exprimer que ce qu’ils sont… ou ne sont pas, ce serait de les inciter à entrer dans les complications culturelles du monde judéo-chrétien vers lequel, au risque de leurs vies, ils rêvaient inconsciemment d’accéder. Car, de s’être arrachés à leur monde « coutumier », pour la plupart, ou tout au moins à une culture radicalement différente, en débarquant en Europe, c’est dans un nouveau monde qu’ils sont tombés. Et donc en premier lieu dans une nouvelle langue porteuse d’une culture différente qu’ils doivent appréhender au plus vite pour s’y intégrer… jusqu’à en goûter les richesses et les subtilités, jusqu’à s’en servir. Moi-même j’ai été de ces étrangers sans papiers à la limite d’être expulsé. Et c’est par la langue française et ses méandres subtils que je me suis sauvé de « l’inexistence ». Car c’est avant tout par la langue que l’on « existe », c’est par l’échange des mots qui disent avec plus ou moins de subtilité, c’est par l’apprentissages des expressions qui permettent de partager le rire, ou les refus.

Oui ! La langue française, avant tout Madame-Ministre de la Culture !

Ensuite par la langue entrer dans la culture vraie qui commence simplement par nommer : le pain, puis celui qui le pétrit pour nous, puis apprendre le mot : « partage », puis celui qui dit : « merci ». Ce qui tout de suite vous donne votre place, sans qu’on la revendique forcément puisque la demande nuancée est comprise et que celui qui s’exprime apprend peu à peu à dire ce qu’il souhaite plutôt qu’à le mal dire. Et donc être mal reçu.

Puis avec la langue qui s’ouvre à vous, ce qu’elle signifie par delà la simple demande du pain et du lieu où vivre et dormir, la langue qui vous permet le souhait de participation à la vie du pays qui vous a accueilli. Pas que de prendre mais aussi de donner de soi. D’entrer sans effraction chez ceux qui vous reçoivent. Et encore une fois, je le redis : c’est en nommant les choses qu’on « sait de quoi on cause ». Et que le partage peut passer par l’humour, donc la connivence, le respect, et qu’ainsi l’étranger finit par gommer sa différence pour l’intégrer à la culture d’accueil et s’y fondre. Oh oui, s’y fondre en lui apportant ses inattendus !

Par pitié, avant tout la si belle langue française (moi l’étranger je le dis et redis !) la belle langue française qui vous fait entrer en la culture du pays nouveau !

Y-a-t-il plus beau ministère, Madame-Ministre de la Culture ?

Serge Rezvani (écrivain ex-étranger) de langue française.