L’INVENTION DE JUDAS

Il existe à Venise une série de tableaux du Tintoret dont la lecture attentive suffirait pour absoudre à jamais le peuple juif du « crime » dont les chrétiens de Rome l’ont depuis toujours accablé… et dont ils l’accablent encore, mais bien sûr en secret depuis l’inavouable conclusion (par les fours crématoires des camps d’extermination nazis) de cette longue torture historique d’un peuple innocent.

Ces tableaux se trouvent à la Scuola Grande di San Rocco (la Sixtine de Venise).

J’ai toujours pensé que tous les grands peintres de la Renaissance étaient des « voyants ». Et que c’est par la main médiumnique de ces peintres (et plus particulièrement celle du Tintoret), que, loin du malentendu des mots, la véritable Histoire Sainte se dessine.

L’un de ces tableaux de Tintoret montre, sous le regard attentif et comme saisi d’effroi du peuple juif, la rencontre du Christ avec Pilate. Enveloppé d’un linceul blanc, le Christ se tient debout devant Pilate. Et le peuple juif est là, muet, comme s’il savait d’avance que de cette rencontre devait fatalement se mettre en marche la machine infernale de son histoire si particulière.

Cette peinture médiumnique (j’insiste !) montrant le peuple juif désolé de ce que les Romains font subir à l’un des leurs, ne ressemble pas à l’idée reçue qui le dénonce comme traître et vindicatif.

Et Tintoret, assistant à ce que sa main peignait, ne pouvait que s’étonner le premier, à travers ce que disait sa peinture en train de se peindre, qu’elle imposait une version scandaleuse et anti-chrétienne de cette rencontre du Christ avec Pilate. A ce moment crucial de son histoire, le peuple juif se tait. Immobilité ! Silence ! La foule regarde avec compassion et sympathie celui qu’elle connaît, qu’elle a suivi avec tant de bonne humeur dans ses différents déplacements de village en village. Pourquoi le conspuerait-elle ? Elle est préchrétienne, donc innocente ! Pour elle le Christ est l’un des siens. Chaque individu de cette foule l’a touché, lui a parlé. Ici, tous sont parents, soit d’un miraculé, soit d’un apôtre, soit de plus ou moins loin du Christ lui-même. Ca le Tintoret le dit par ses tableaux de San Rocco ! Et surtout par ce grand silence peint du Christ devant Pilate. Chaque visage de ce peuple qui se presse autour est à observer pour comprendre comment la main de Tintoret voyait ceux qui se trouvaient là, dans ce pli de l’Histoire.

On ne sait que trop à quoi peut ressembler une populace hurlante désireuse de spectacle sanglant ! Ce n’est pas cela que la main et l’esprit médiumnique du Tintoret ont peint. Il semble que le Tintoret peignant cette série de tableaux ait voulu rendre justice à ce peuple dont la seule faute est de n e pas avoir revendiqué le Christ, non comme un Messie mais pour l’un des siens ! Ce qui aurait privé à tout jamais Rome de ses arguments fallacieux.

Un peu plus loin, dans la Montée au calvaire, on voit le Christ écrasé par le poids de la croix, qu’il traîne en tombant à chaque pas. Gravissant le sentier qui mène au Golgotha, tiré par une corde passée à son cou, le voilà ! Et partout, autour, où le regard va, il rencontre des pleureuses, des hommes incrédules et désolés. Foule gémissante, mais sans bruit. Le peuple juif ! Pas le peuple des révolutions ni des exécutions capitales, mais un peuple scandalisé en secret, tel que se montrent les peuples humiliés par une armée d’occupation. Ainsi l’a peint Tintoret !

Et on se dit : combien de millénaires faudra-t-il encore pour que le peuple juif soit définitivement absous d’un « crime » qu’il n’a ni commis ni encouragé et auquel il a assisté muet d’horreur et de dégoût ? Ces mêmes occupants romains qui, après avoir mis en croix celui qui prétendait sauver Israël, accapareront le Livre saint non seulement pour leur propre propagande mais pour s’en servir comme d’une arme contre ceux-là même qu’ils ont spoliés.

Avant qu’elle ne devienne le symbole de la chrétienté, la croix n’a longtemps été que deux madriers dressés sur lesquels les Romains clouaient leurs condamnés voués à une mort par dessèchement. Ce chevalet de torture ne symbolisait que la répression, comme la potence plus tard en Europe, ou plus tard encore la guillotine en France, et aujourd’hui, aux Etats-Unis l’ignoble chaise électrique si chère aux membres de l’immense secte adoratrice du Christ, qui au nom des valeurs chrétiennes y électrocute leurs délinquants.

C’est vrai, le Christ a été cloué vivant sur cet appareil de torture qui, à l’époque, était banal, puisque avec lui deux autres crucifiés l’accompagnaient. En le clouant vif avec deux voleurs, les Romains signifiaient que ce juif n’était rien d’autre qu’un fauteur de trouble. L’auraient-ils crucifié seul, cette exécution aurait pris un autre sens. C’était le reconnaître pour ce qu’il prétendait être : le porteur d’une nouvelle philosophie. C’était en quelque sorte officialiser la particularité de son message. Lui donner un statut. Le reconnaître ! Ce que Pilate se garda bien de faire !

Tout a été mis en œuvre par « l’occupant romain » pour ridiculiser, pour humilier, pour rabaisser ce petit juif qui osait adresser au peuple d’Israël une parole autre que la parole officielle. Non seulement discourir en public était contrevenir aux lois imposées par l’armée d’occupation, mais de plus oser une parole ne répondant pas aux critères moraux et religieux de ces « collabos » qu’étaient les prêtres d’Hérode méritait, comme sous toute occupation, d’être impitoyablement sanctionné.

Quand Pilate prétend se « laver les mains » du sacrifice de ce fils du peuple juif, c’était reconnaître que du sang de ce petit juif il s’en était effectivement rougi les mains, lui, le Romain ! Par cette phrase si lourde de signification, le Romain Pilate inaugurait le long processus de détournement qui réussit à transcender une vulgaire réalité en Histoire… sainte. Et qu’a fait la chrétienté romaine si ce n’est de s’en laver les mains (et bien souvent dans le sang juif) depuis maintenant plus de deux mille ans. Mais pourquoi ce petit juif, exécuté par les moyens courants qu’était la potence cruciforme romaine, pourquoi au lieu d’oublier cette exécution banale, il s’est trouvé d’abord quelques juifs pour s’en souvenir, puis plus tard quelques Romains secrètement fascinés par sa parole porteuse de non-violence, jusqu’à devenir ensuite une doctrine officielle intelligemment accaparée par les autorités politiques qui se cachent adroitement en toute religion ?

Pour comprendre ce phénomène d’accaparement et de détournement, il faut repartir quelque cent ans en arrière, c’est-à-dire soixante-dix ans avant la naissance du Christ. Que l’on se souvienne de la révolte des esclaves qui s’était étendue à toutes les possessions romaines. De tous côtés les esclaves des colonies romaines se soulevaient, massacraient leurs maîtres, prétendant, oui déjà ! établir une nouvelle forme de société qu’ils nommaient la Cité du Soleil ! Sublime utopie qu’un penseur nommé Blossius de Cumes proposait dans ses écrits. Ce philosophe de Cumes promettait « l’égalité » à ceux qui, par les armes, trouveraient juste de l’arracher à leurs maîtres romains.

Et c’est en effet ce qui eut lieu, au grand effroi de Rome. Partout, et en même temps, les esclaves entrèrent en révolte, et peut-être pour la première fois dans toute l’Histoire des hommes, cette révolte n’était pas que révolte outragée, cette révolte s’appuyait sur les idées du philosophe Blossius de Cumes. C’est-à-dire sur une idéologie de la violence. La liberté devait être arrachée de force à ceux qui tenaient enchaînés des hommes ! « Tous doivent être égaux ! » Oui, c’était là, soixante-dix ans avant la naissance du Christ, que pour la première fois fut prononcée la fameuse parole : « Les derniers seront les premiers ! » Mais ici ! Tout de suite ! Effectivement ! Spartacus et ses gladiateurs ne furent pas innocents de cette idéologie. Ils connaissaient Blossius de Cumes, ce penseur dont le nom a été, depuis, soigneusement gommé de l’Histoire. Un tel « slogan », c’était sur terre qu’il était question de l’appliquer ! Et c’est en scandant ce « slogan » que la horde d’esclaves s’était mise en marche sur Rome, avec à leur tête Spartacus, qu’accompagnaient de nombreux Saxons et Gaulois prisonniers de guerre –donc des hommes sachant se battre non seulement dans l’arène mais militairement.

On connaît, plus ou moins déformée et réduite, cette histoire. Mais il faut savoir et ne jamais oublier que cette armée d’esclaves révoltés ravagea sauvagement l’Italie jusqu’aux portes de Rome, où elle fut défaite par Crassus. Passons sur les très intéressants détails (plus ou moins anecdotiques) de cette histoire. Mais on doit savoir que quelque « quinze mille compagnons de Spartacus furent crucifiés vifs » et laissés à pourrir le long de la voie Appienne. Si bien que l’odeur pestilentielle décès quinze mille cadavres crucifiés obligea pendant des mois les Romains à se couvrir le bas du visage d’un pan de leur toge.

Ici commence la véritable histoire du Christ et du christianisme romain. Soixante-quinze ans avant la naissance du Christ se situent les véritables motivations du christianisme. Et ces motivations tiennent principalement dans l’effroi, la terreur, l’horreur, l’abominable trouille qui submergea les Romains devant la violence « idéologisée » et donc « organisée » du peuple obscur et dangereux décès esclaves que les Romains côtoyaient jusque dans leur intimité. Spartacus avait laissé un souvenir terrifiant dans tous les esprits, et c’est cette terreur latente qui prépara en quelque sorte le terrain à cette interprétation de « l’égalité » venue de Judée, et qu’incarnait ce Christ, bien qu’ombrageux, partisan de la « non-violence ». Car il ne faut pas l’oublier, le christianisme est une religion d’esclaves intelligemment détournée et manipulée par Rome. « Mieux vaut donner la liberté aux esclaves que de les voir un jour nous l’arracher par les armes ! »

Mais dès le moment que Rome prenait appui sur le Christ pour transformer le statut de ses esclaves (jusqu’à faire de ce petit résistant juif une icône spécifiquement romaine), un vaste travail d’amnésie devait commencer. Avant tout, il était nécessaire de faire oublier que le Christ n’était qu’un petit juif, qu’eux les Romains avaient battu, torturé, humilié, couronné d’épine et blessé d’un coup de lance avant de le clouer vif sur les madriers croisés de l’instrument spécifiquement romain de la mort honteuse ! Oui, c’était cela qu’il fallait faire oublier ! Ce détournement ne pouvait avoir lieu qu’en désignant un « coupable » autre que romain. Judas fut inventé ! Judas fut « le juif », et « le juif » tous les juifs ! Ce que les nazis n’oublièrent pas !

Serge Rezvani