QUAND ON SE SOUVIENT CE QUE SERA DEMAIN

Selon les travaux du neurologue Gérald M. Edelman, la perte de mémoire n’est pas forcément l’amnésie. Nous n’oublions que ce que nous voulons bien oublier. Ce que nous nommons mémoire serait l’un des éléments fondamentaux de notre conscience en incessant travail d’inventivité de soi, une création continue dont les images, les sensations, les chocs en se recouvrant créeraient l’illusion d’une mise en perspective du souvenir.

En somme, la peur d’oublier fait que la mémoire se ressouvient à l’instant où elle se sent oublier. Et ce que nous risquons le plus d’oublier, c’est l’avenir !

De là, aujourd’hui (à propos de la Corée de Kim Jong-un et de sa bombe H), ce brusque sursaut collectif au souvenir d’un des grands crimes humains nommé Hiroshima, suivi du second crime nommé Nagasaki (le second encore plus « humain », puisque crime perpétré en plus grande intelligence et savoir que le premier).

De toute les espèces, l’espèce humaine est la seule à s’efforcer de garder en mémoire son passé. Ce passé, elle le choisit et ne cesse de le redessiner en songeant à son avenir, afin de rendre – autant que possible - éthiquement crédible son présent.

Commémorer, c’est donc avant tout faire le lien entre le passé et l’avenir par un acte d’intelligence et de mémoire sélective proposant un jugement de valeur.

On ne commémore que ce que l’on choisit du passé.

Le « plus jamais ça ! » de la honte propitiatoire, c’est vers l’avenir et non vers le passé qu’il devrait être lancé, en souvenir de ce que pourrait être demain si nous ne veillons à l’aujourd’hui.

Les grands crimes commis par l’humanité envers elle-même ont donné lieu à des monuments qui sont autant de lieux d’amnésie. Car, jusqu’à présent, à voir la succession de ces pierres commémoratives qui encombrent la planète, le « plus jamais ça ! » s’est régulièrement reproduit. Et pourtant chaque génération s’engageait sincèrement envers la suivante en prononçant le grandiloquent « plus jamais ça ! » En vain !

D’époque en époque, le crime dépassant les horribles frontières que l’humanité lui avait assignées, les moyens du crime devenant plus intelligents, plus sophistiqués, l’humanité - se détournant plus que jamais de son avenir - ose aujourd’hui lancer encore une fois son « plus jamais ça ! ». Elle fait semblant de se refuser à croire ce qu’elle sait : demain est contenu dans l’impensable arsenal nucléaire de la Corée du Nord, du Pakistan, de l’Inde et demain, sans aucun doute, de l’Iran ! Non comme une vague menace mais comme une certitude !

Voilà que pour la première fois l’humanité a l’occasion de se conduire gravement, car elle est placée face à sa mort. Nous savons qu’il n’y aura plus d’après. Et qu’aucun tribunal ne pourra juger ceux qui auront non seulement accepté de collaborer à la mise en place des moyens de notre fin, mais aussi ceux qui les auront utilisés.

Je propose une sorte de tribunal Russel anticipatoire qui jugerait avant, puisqu’il n’y aura pas d’après. Ce tribunal, c’est aujourd’hui qu’il devrait être réuni pour définir le degré de culpabilité des « criminels » qui, au contraire du physicien russe Kapitza (qui refusa héroïquement de travailler à la bombe nucléaire de Staline), ont accepté, eux, d’offrir aux hommes de guerre les armes de notre fin nucléaire. Souvenons-nous d’Oppenheimer, entouré de son équipe du projet Manhattan, fêtant au champagne leur abominable « réussite » nommée Hiroshima… qu’Oppenheimer regretta par la suite ! Accordons-lui ça !

Nous devons réfuter le « never more » de ceux qui, évoquant Hiroshima et Nagasaki, retournent les esprits sous prétexte que cela n’arrivera « jamais plus ». Ils veulent faire croire à leur lucidité circonstancielle, grâce aux images, aux témoignages, à la mémoire de ce que l’humanité finit par considérer comme un semi-crime, puisque ses historiens trouvent encore le moyen de justifier l’injusticiable, à l’enclore dans un contexte de stratégie obligatoire.

Comme jamais, le thème tolstoïen de l’apaisement face à la mort devrait toucher ceux qui savent qu’ils détiennent les clés du chaos. L’éthique devrait absolument être présente dans les intentions. Ceux qui acceptent d’entasser de la mort nucléaire, prétendant que c’est pour nous en préserver et en préserver leurs enfants qu’ils se sont accoutumés à vivre avec elle, sont comme ces dangereux récidivistes qui donnent la preuve qu’aucune condamnation n’a réussi à faire dévier leur terrible nature.

Et que le génocide absolu risque d’être l’apothéose de (l’inévitable ?) instinct de mort dont le nucléaire serait comme la figure apocalyptique de notre solution finale.

Serge Rezvani