L’EDEN PERDU

Est-il possible que le Dieu perpétuellement courroucé (qui, paraît-il, surveille depuis le premier jour du Monde les malheureux occupants de la Bible) aurait chassés de l’Eden ceux qu’il avait nommés l’Homme et la Femme sous le prétexte qu’une « liberté » malvenue de celle-ci aurait fait dévier son projet envers nous-autres les humains ?

Cette faute inexpiable de La Femme était-elle vraiment due à sa « faiblesse » ? A sa « stupidité » ? A sa « fascination viscérale du Serpent » ? A son « alliance cachée avec les forces du mal » au point que depuis des siècles l’Humanité ne s’est pas gênée de la brûler vive, de la lapider, de la tondre, de la priver des droits qui devraient être dus à tous les humains ?

Est-ce vraiment La Femme qui nous a délivrés de l’ennui de l’Eden ? N‘est-ce pas là un des fantasmes les plus débiles dont est obsédé l’Homme ? Sa peur de l’Eden, c’est-à-dire de l’immobilité et du bien-être l’a fait fuir vers l’Inconnu, la Violence et bien sûr La Mort ! Et il en accuse La Femme ! Car la question se pose : l’Eden était-il si agréable à ces éternels insatisfaits que sont les Hommes ? Envisager d’y passer l’Eternité serait la plus horrible des punitions !

Quel ennui qu’une béatitude sans « pêchés capitaux » ni vices ni méchanceté ? Ne sommes-nous pas les cousins darwiniens du singe dont nous avons toutes les avidités, tous les défauts… masqués évidemment par une intelligence spéculative merveilleusement développée, à tel point que nous avons réussi à nous donner l’illusion d’être des « dieux », et non plus cette espèce animale en dissidence de la Nature.

Un homme du désert demandait à l’Ange Gabriel : « Comment est le Paradis ? » À quoi l’Ange répondit : « N’as-tu pas connu le sein de la femme aimée ? » Et je pense à ce palindrome anglais, sans doute le plus beau, le plus extraordinaire - aussi bien sur le plan formel que par le sens : Even in Eden i win Eden in Eve *, dont l’évidence me paraît indiscutable ! Sans Eve pas d’Eden ! Ce que l’Homme s’est efforcé, de génération en génération, de nier par ses constructions philosophiques aberrantes dénigrant La Femme.

Et, bien que nous soyons issus de sa chair, « tu n’es pas un homme si tu ne la renies ».

Voilà donc La Femme doublement coupable : Elle nous a fait bannir (nous les hommes) de l’Eden, pour nous rendre la vie à la limite insupportable sur cette Terre dont Aldous Huxley se demandait si elle « ne serait pas l’enfer d’une autre planète ».

Quant aux sept péchés capitaux, bien sûr édulcorés dans l’Histoire écrite par les hommes, c’est à ce qui reste en nous du singe que nous les devons… Car n’oublions jamais que si nous mettons en Lois certains de nos comportements, c’est qu’ils nous représentent surtout nous, les hommes !… en y ajoutant, bien sûr, les deux plus ignobles : le viol et le meurtre !

* Même dans l’Eden, je gagne mon Eden en Eve.

Serge Rezvani