HONTE A LA CHIOURME AGRICOLE ! HONTE A NOUS !

Que reste-t-il de la consécration de la nourriture et de son partage dont le cérémonial a marqué l’histoire de toutes les civilisations ? Le sacre du lieu. Le sacre du feu. Le sacre du mangé et du bu (âme de toute religion). Que reste-t-il du sacrifice de l’animal que l’on tue cérémonieusement avec l’autorisation des dieux… puis de Dieu ? Quelques religions exsangues en gardent encore les traces encombrantes et archaïques dans ce monde du vite-mangé, du vite-bu, du vite-baisé, du vite-vécu. Cette nourriture vidée du sacré, vidée de toute mémoire, vidée surtout du contenu magique de sa force transfusée, a permis les pratiques les plus horribles d’une production massive. « La bidoche » a remplacé l’animal dont nous consacrions la force et les vertus en l’absorbant avec respect. Comment en sommes-nous venus si vite à ce répugnant mépris, à cette désacralisation de ce qui nous environne ? A cette désacralisation de « l’autre » ? Du Grand Tout ? Et donc de nous-mêmes ? Comment sommes-nous passés du compliqué au simple ? Du mystérieux à « l’utilitaire » ? Du chargé au vidé ? Plongé depuis toujours dans le meurtre, le côtoyant, sachant l’odeur fade du sang, l’homme ne pouvait échapper à la fatalité qui l’obligeait à transfigurer le geste de la mort en un cérémonial qui sublimait cet acte en dialogue avec les Forces Obscures. Il vouait le corps (qu’il soit humain ou animal) à la sacralisation. Chaque parcelle de ce corps appartenait aux dieux… puis à Dieu. Il était impensable d’en faire une marchandise. La valeur de la chair, des os, des viscères, du sang était cosmique. Une parcelle échappée par mégarde au sacrifice pouvait polluer gravement la terre et fausser les desseins du ciel. Mais voilà qu’avec le nombre et donc l’industrialisation de toute chose, par une brutale mutation, les barrières se sont effondrées. Les interdits ont été balayés par la marchandisation. Tout ce qui jusqu’à présent faisait le sacré, a été ramené aux lois du rendement. Le mystère a quitté les hommes. Et même quand ceux que l’on nomme encore du noble terme d’« agriculteurs » ou de « paysans » (quand on devrait les mépriser puisqu’ils sont devenus des producteurs de « bidoche ») nul pacte avec les forces supérieures ne vient troubler le sommeil d’une humanité indifférente de voir ses anciens nourriciers devenus les gardes chiourmes d’un système concentrationnaire qui n’est pas sans rappeler ces lieux de mort organisée qui feront à jamais la honte d’une humanité entrée en dissidence avec ses nobles aspirations. L’homme vient d’échapper à la Loi ! Désormais le « tout est permis » s’ouvre béant devant lui. Le pacte a été rompu. L’ère de la marchandise s’est ouverte à toutes les horreurs ! L’obscurité de l’univers a été balayée. Même le défi envers les Forces Obscures et ses excitantes folies a quitté les rêves d’une humanité qui planifie sa fin. Les choses sont devenues des choses et dans ces choses on compte aussi bien l’homme, ses organes, son sang, que ceux des bêtes, à tel point qu’il se conforte des xénogreffes comme, en attendant, il utilise sans scrupules les organes dérobés à des enfants du tiers monde qu’il sacrifie avec la même indifférence que si c’était des rats. Sous un ciel définitivement déserté, cet homme nouveau qu’est l’homme marchandise, s’affaire, usant du vivant comme s’il n’était pas souffrance (donc du sacré). Il accumule du vivant dans les plus horribles lieux d’agonie. Cette « viande sur pied », cette « bidoche », subit les entassements, les transports, les drogues, et pour finir l’abattage dans de telles conditions que ceux qui vivent de cette marchandise tiennent à garder secrètes les minutes honteuses de ce trafic. De plus, ces bêtes sans nom, exclues peu à peu par ces « agriculteurs-gardes chiourmes » des caractéristiques de leur espèce, sont nourries de farines d’engraissement tirées des carcasses, des os, des abats d’animaux malades dont les protéines sont ainsi « recyclées ». Ce cannibalisme, l’astuce de ces prétendus « paysans », l’étend même à toutes les espèces que l’humanité consomme ! Ces déchets d’abattoirs, ces viandes de morgue, l’homme s’en nourrit indirectement, mangeant du bœuf engraissé de mouton malade, réduit en poudre, mangeant du mouton engraissé de farines porteuses de germes que le mouton a repassé au bœuf et que le bœuf malade a repassé au mouton, au poulet, et pourquoi pas au poisson élevé industriellement aux farines des déchetteries animales ? Et comme rien ne doit se perdre de la chose marchande, le sang recueilli dans les cloaques des abattoirs, l’astucieux « garde chiourme nourricier » le sèche et en fait d’épouvantables engrais dont il enrichit ses productions de fruits et de légumes ! Nous voilà donc maintenant quelques milliards d’humains seuls dans un univers dont nous nions les mystères immémoriaux imaginés par les premiers pensants de notre bizarre espèce ! Rien n’a résisté à la vorace action de l’homme marchand qui a réussi à conquérir ce terrible « tout est permis » dont s’effrayaient nos philosophes du passé. Serions-nous vraiment contaminés par milliards d’un mal qui s’attaquerait à nos consciences à jamais désertées par le sens du sacré ? Serge Rezvani