CONSENSUS, CONCENSURE ?

D’où vient la censure ?

Quand a-t-elle été inventée ?

Dès l’apparition des premiers mots ?

Faire taire ?

Empêcher de dire ?

Empêcher la divergence ?

Empêcher le singulier ?

Et pourquoi pas stimuler le singulier ?

Avant de tuer la parole singulière, n’a-t-on pas commencé par tuer physiquement pour faire taire ? Puis le censeur fut inventé ! Le gardien des valeurs fut investi du pouvoir de faire taire la libre parole, que ce soit par la torture –donc l’abjuration- ou la mort.

Car dès que la société s’est organisée toute déviance la mettait en péril.

Le cas le plus « parlant » ne serait-ce pas celui de Socrate, le philosophe parleur, réduit au silence par la ciguë (au nom des valeurs consensuelles) ?

Le penseur mis au défi par la censure ne pouvait qu’affirmer sa pensée –c’est-à-dire mourir d’elle. En buvant la ciguë Socrate disait sa vérité… et donnait tort au censeur, à l’exemple d’un Giordano Bruno, ou d’un Galilée. Lesquels, avec le temps, ont eu raison de leurs censeurs…

Mais voilà que brusquement au début du siècle passé, les choses ont radicalement changé. Une évolution rapide d’une nouvelle forme de censure s’est mise en place: le consensus de masse. Au sortir du dix-neuvième siècle où les totalitarismes se sont déchaînés en désignant les « différents » pour les exterminer par millions, le grand balancier de l’Histoire s’est en quelque sorte repris en cherchant de nouvelles voies pour exercer une censure moins voyante, moins choquante, moins anéantissante. Du meurtre primitif au silence feutré des civilisés, telle fut la trajectoire de la censure.

Aujourd’hui (tout au moins en Occident) on ne tue plus pour une parole déplacée. On l’étouffe, soit sous le poids de l’indifférence si cette parole est vraiment dangereuse, soit sous l’indigestion médiatique si elle est bassement calomnieuse ou suffisamment outrée pour l’intégrer dans le cirque de la distraction audiovisuelle.

Mais à cette frivolité se prépare une réponse venue du fond des âges. Toute une immense armée de l’ombre attend le moment d’imposer par le sang une censure universelle en expiation des libertés prises par un Occident en démission.

Mais comment en sommes-nous arrivés là ? Comment les valeurs si bien défendues par la censure au cours des âges se sont-elles effondrées ? L’exemple assez caricatural du surréalisme qui s’est imposé en Europe et dans la plupart des pays développés du monde devrait être sérieusement pris en compte. Ce mouvement précurseur, lequel en dépassant les « normes », par ses outrances (principalement « artistiques » mais aussi éthiques) ébranla les certitudes des censeurs occidentaux. Et cela grâce surtout à ses artistes iconoclastes et un marché de l’art en repentance de ses erreurs. De sorte que toute dérive, au lieu d’être réprimée fut, par cette repentance tardive, récompensée par les miracles d’une marchandisation spéculative –ce qui ne pouvait qu’être confirmé par ce système neuf en train de se mettre en place, où toute pensée porteuse de doute se trouve laminée par son immédiate rétribution boursière.

Mais, au contraire de ce que l’on pense trop facilement, ce n’était pas là une preuve de liberté mais d’aliénation. Oui c’est bien là une des formes les plus intelligemment sophistiquées de censure, puisque par la force du marché le « créateur » participe de la distraction générale. En infléchissant son œuvre selon une sorte de consensus qui se cristallise autour d’elle, au contraire des artistes des siècles passés, il renonce à se risquer dans « la voyance » d’un futur de l‘homme. Les valeurs se sont interverties : la valeur morale qui prétendait à la transcendance, a fait place à la valeur marchande qui se fonde sur la distraction, la surprise, le neuf, laquelle valeur marchande caractérise cette nouvelle forme de civilisation assez frivole et apparemment ludique (à laquelle même ceux qui se proclament philosophes aujourd’hui participent en s’aplatissant dans le cirque universel des écrans plats).

Attention ! J’insiste ! Il ne faut pas se méprendre, les véritables éclaireurs des civilisations furent de tout temps leurs artistes, leurs penseurs, leurs rêveurs. Ce sont eux qui par « l’image » (sculptures, peintures, poèmes) ont toujours proposé aux humains de devenir ça ! Que ce soit les Egyptiens, les Grecs, ou plus près de nous les artistes de la Renaissance, c’était cet humain-là qu’ils proposaient comme désirable. Et c’est en jouant avec les normes, en les transgressant plus ou moins selon les durcissements ou les relâchements d’une censure qu’il fallait soit affronter, soit contourner, que les créateurs ont infléchi les civilisations, que les créateurs les ont faites et défaites. Lutte nécessaire, car sans les risques de la transgression, toute création deviendrait répétitive, exsangue, platement normative. Sans « valeurs » à détruite ou à sauvegarder, plus de civilisation ! Eternelle lutte entre les inventeurs de rêve et les tueurs de rêve ! Les créateurs et les censeurs !

Et puis il y a eu l’invention de la photographie. L’image de l’homme tel qu’il est a remplacé l’homme sorti du rêve de l’artiste. Avec la photographie le constat a remplacé le rêve. Bien sûr, dans les débuts, on a tenté de retoucher les premières photographies, puisque les premiers photographes étaient pour la plupart des peintres reconvertis, donc usant encore du repentir grâce auquel le constat pouvait être doucement gommé. Mais par la violence brute de la lumière piégée dans la chambre noire, l’aspect de l’homme véritable s’imposa soudain. Nous étions donc ça ! Sans retouche possible ? Donc finie la lutte entre le rêve artistique d’un homme idéal et la réalité ? Entre « l’artiste de la vie » et le censeur ?

Alors, la question se pose : un monde exempt de projection « artistique » peut-il durer ? Une pensée qui n’a pas à lutter peut-elle évoluer, se durcir, être humoristique, donc créatrice ? Quand on sait qu’en Occident la censure franche a disparu… ou disons plutôt qu’elle devient tellement omniprésente en chacun qu’on ne la distingue plus comme répressive. Elle est douce, feutrée, consensuelles, rassurante. On y adhère sans y penser, sans penser, puisque nos réseaux électroniques pensent pour nous, puisque aucune idée (tout au moins venant de nous) ne peut plus mettre en danger l’état de « concensure » auquel nous sommes en train de parvenir.

Alors, je vous le demande : La censure ? *

La concensure ?

La lutte ?

La passivité ?

Serge Rezvani

* Deux fois dans ma vie j’ai été censuré. Une fois à la télévision, une autre par un de mes livres. Cela n’a fait que me resserrer sur moi-même. Ce furent deux expériences positives.