TRAVAIL

La plupart du temps, nous employons les mots de la langue française avec une innocence inquiétante.

Surtout lorsque ces mots, au lieu de signifier ce qu’ils devraient dire, masquent la réalité par l’usage que l’on en fait.

Travailler ! On emploie ce mot à tout propos, comme si de travailler à quoi que ce soit était un signe de participation positive à un monde qui sans le « travail » perdrait toute raison d’être. L’extrême gauche a fait du « travailleur » l’homme de référence. On a été jusqu’à dire que le « travail c’est la Liberté », que le travail est formateur, qu’il est le but en soi, avant même que le vrai but ait pris forme. Il faut travailler « pour vivre », dit-on, il faut travailler « pour être digne d’être parmi les autres », il faut travailler…

Mais à quoi ?

Pas pourquoi, à quoi ?

Cette question ne se pose jamais quand elle devrait être essentielle. Puisque vivre devrait sous-entendre aimer vivre, aimer sa vie et non supporter la vie qui doit forcément passer par le travail. Il faut savoir que ce mot prétendument positif, si essentiel dans les sociétés modernes, vient du latin : tripalium, et que tripalium désignait le chevalet de torture. A l’origine le tripalium était formé de trois pieux auxquels on attachait ceux destinés à subir la torture. Et, comme aucun mot n’est innocent, nous devons comprendre qu’il porte en lui, qu’on l’accepte ou pas, sa signification originelle puisqu’il oblitère toutes les fonctions signifiées par ce que l’on faisait. Car on ne travaillait pas : on labourait, on boulangeait, on cousait, taillait, cueillait, bûcheronnait, plantait, pêchait, écrivait, priait… on était ce que l’on faisait, puisque ce que l’on faisait vous faisait.

Le mot « travail » - ce mot de substitution - n’avait pas encore aboli la fierté d’être ça, et non un « travailleur » si cher à la gauche angélique si complaisante à cette sorte de norme. Cette gauche inconsciemment catholique qui ne voit pas « dans cette vallée de larmes » d’autre destin pour l’homme que cette forme abstraite de s’abolir. Quand pourtant, toutes les révolutions balbutiantes, avant d’anéantir, affirment que l’homme est fait pour être un « artiste de la vie », un artiste de sa propre vie à condition qu’il se choisisse par le plaisir de faire quelque chose qu’il aurait la fierté de nommer et qui le nomme: « Je suis ça ! » Alors que l’on ne s’étonne pas de ce haut-le-cœur de nos jeunes en marche qui, sans vraiment être encore capables d’analyser pourquoi leur recul, sont descendus dans la rue pour brandir des pancartes disant « Non au travail ! Oui à la vie ! » ou mieux encore en écho nostalgique des idéaux perdus des générations précédentes : « Sous le goudron les pavés, et sous les pavés la plage ! »

Ce qui est dit là est très sérieux. C’est ce qu’on appelle un « fait de société ». Tout slogan cache autre chose que ce qu’il dit. Un poing brandi ne dit plus forcément : communisme, car nul ne peut ignorer aujourd’hui que le communisme appliqué se décline en fosses communes. Ou alors ce serait nier l’Histoire des années récentes, que ce soit en URSS, au Cambodge ou en Corée du Nord pour faire court quant au présent ! Et notre jeunesse ne peut l’ignorer.

Qui sont ces jeunes d’aujourd’hui ?

Victimes du fric-roi régi par la Bourse, donc par les banques, le fric-roi « travaille » à leur place, ne leur laissant espérer que des retombées non de plaisir puisque le plaisir se nomme par ce que l’on « fait », mais l’aumône d’une sorte de loisir plat occupé par l’à-côté du virtuel et les échanges désincarnés, mais très prégnants d’internet et de ses sous-produits. Aujourd’hui la jeunesse se prolonge jusqu’à trente ans et plus. On ne s’ennuie plus d’être un jeune inoccupé. On a à sa disposition tous les cerveaux électroniques de remplacement. On a de quoi s’amuser. On a de quoi se refuser au « travail » et exiger en descendant dans la rue : « Sous le goudron les pavés, et sous les pavés la plage ! » Aller de la naissance à la retraite sans passer par le tripalium ni à se soucier d’inventer cet « artiste de la vie » que chacun peut être s’il le désire.

Comme la génération de mai 68 avait eu ce recul intuitif devant la société du fric qui s’annonçait destructrice pour elle, celle des années 16 demande sans cependant trop oser y croire, que puisque le fric « travaille » à sa place, on lui fasse une place… non pas dans ce tripalium qui déjà fait partie du passé mais dans ce monde des réseaux impalpables qui s’annonce où les « jeunes » seront subventionnés par les retombées du fric qui « travaille » et ainsi rester sagement « jeunes »… et pourquoi pas heureux dans ce grand bonheur virtuel qui s’annonce.

Serge Rezvani